Les quarts s’enchainent, les bords aussi

Lundi 2 octobre 2023 - Jour 1

Il est 7h30 et ça bouge dans mon ventre. Les premiers baleinos (c’est comme ça que j’appelle mon équipage) se réveillent et ont l’air déterminé.e.s, iels ont l’air de savoir ce qu’iels ont à faire. Lucas, Omaé et Quentin me quittent et passent sur une de mes petites annexes gonflables. Iels emportent avec eux leurs poubelles et des sacs cabas vides. Je commence à comprendre ! Ils partent faire les courses et on va partir en nav’, après presque un mois au mouillage de Tazacorte sur l’île de La Palma ! Un soupçon d’excitation traverse ma coque métallique. Ils larguent le bout qui retient l’annexe à mon taquet arrière. Je les regarde avec amusement tenter de démarrer le petit moteur hors-bord. Ils n’y arrivent pas cette fois-ci et ils continuent donc à la rame. Je pense au pacte secret que nous avons avec l’annexe par rapport aux moteurs et aux humains : ne pas leur rendre la vie trop facile et ne pas hésiter à, de temps en temps, auto-saboter nos moteurs, en essayant bien sûr de ne pas nous mettre en danger ! D’ailleurs, je vais aller discuter avec Thornycroft, mon cher moteur inboard et peut-être préparer un petit quelque chose pour plus tard…

Tiens, ça bouge encore à l’intérieur ! Lison et Katell sortent dans le cockpit. J’apprécie quand l’équipage passe du temps dans le cockpit, comme ça je peux les apercevoir du coin de mes six yeux. Je les vois qui s’activent sur le pont, qui déroulent un peu ma grand-voile et qui l’inspectent. Lison renforce les petites déchirures qu’elle a repéré. Katell installe de son côté mes écoutes de voile de génois et range les dernières choses qui traînent sur mon pont. Clara, notre invitée rencontrée à La Gomera, sort à son tour et détache mes pare-bat’ qui étaient restés en place depuis notre nuit au port quelques jours plus tôt.

Je me sens de plus en plus prête au départ, à l’intérieur comme à l’extérieur. Mon équipage commence à être bien rôdé et tel un ballet désynchronisé, les casseroles et vaisselles se rangent, les hublots se ferment, les cartes marines déplient, les tauds se replient, les sacs de voiles d’avant sortent, les drisses se démêlent. En plus, depuis quelques jours j’ai un nouvel étai ! Comme mon équipage de baleinos, j’étais partagée à l’idée de me séparer de mon câble qui retient mon mat à l’avant. Certes, il avait 40 ans comme moi, mais il n’avait pas si mal vieilli ! J’imagine que si je veux un jour traverser les mers du sud, ce n’est pas une si mauvaise idée de le remplacer…

À 14h, tou.te.s les baleinos sont de retour à bord. Ça mange, ça se baigne une dernière fois et ça discute des modalités de départ. Je comprend un peu moins bien en ce moment ce qu’ils se disent parce qu’iels parlent tou.te.s en espagnol pour que Clara comprenne. Mais ça commence à rentrer !

Je comprends que ça parle de destination « On va à Tenerife OK, mais où ? Plutôt au sud à Los Cristianos ou Las Galletas ? Ou plutôt au nord à Santa Cruz ? »1. Après moult blabla, les co-capitaines se décident à aller à Santa Cruz, un meilleur spot pour jouer de la musique dans la rue et faire des chapeaux. Nous avons environs 140 milles à parcourir au près et d’après leurs calculs, on devrait en avoir pour une trentaine d’heures si je parviens à maintenir une moyenne de 4 nœuds. Le vent prévu et ma capacité à remonter au près me laisse un peu dubitative face à leurs estimations mais bon, on verra ! Iels finissent par un rapide état des lieux sur comment chacun.e se sent : tout le monde à l’air d’aller plutôt bien, ouf ! Et tout le monde à plutôt hâte de partir, comme moi !

Allez hop, 17h tout le monde est enfin sur le pont, on allume le moteur Thornycroft et on lève l’ancre. Katell à la barre me dirige vers le nord. En effet, là où nous sommes, je ne sens aucune brise pour souffler dans mes voiles alors il faudra aller chercher le vent un peu plus loin. Un dernier coup d’œil en arrière et j’entends retentir l’habituel « Ciaoooo Tazacorte ! Ciaooo La Palma ! ».

Ah tiens, Quentin a repéré quelque chose sur le moteur. C’est souvent lui le premier, il adore ma méca ! « Eh, les baleinos, y’a quelque chose qui cloche, on dirait une fuite d’huile d’inverseur… ». Iels sont perplexes. Tout avait l’air OK lors de la vérification moteur avant le départ. Hahaha ! Thornycroft a donc joué le jeu de ma proposition ! Iels stoppent le moteur, inspectent, vérifient le niveau d’huile d’inverseur, rien à signaler. Conclusion « on va surveiller la fuite » et iels repartent de plus belle.

Le soleil est bas, une petite houle commence à me faire danser. Ma proue traverse un banc de puffins peu farouches. Mes yeux côté babord assistent au coucher du soleil tandis que ceux du côté tribord admirent les hautes falaises rouges de La Palma. Pendant ce temps de moteur imposé, les baleinos testent et discutent des nouvelles installations qu’iels ont fait à mon bord. Ma nouvelle barre à roue grince et bloque un peu mais fonctionne. Il faudra peaufiner les réglages de mes drosses en dyneema. Personnellement, je préférait ma bonne vieille barre franche, bien costaude ! Avec elle, j’avais l’impression de faire un bras de fer avec le ou la barreuse ! Lors de notre traversée du Golfe de Gascogne en plein hiver par exemple, je gagnais souvent la partie !

Omaé annonce haut et fort au reste de l’équipage : « pour la prochaine nav’, on aura le régul’ ! ». Ah mais oui, le régulateur d’allure ! Avec ce système ingénieux, ça va être encore différent car je pourrais barrer presque toute seule, seulement avec l’aide du vent ! J’espère que l’équipage reviendra quand même dans le cockpit de temps en temps, que je me sente moins seule pendant les quarts de nuit !

L’ordinateur de bord Raspberry installé récemment par Lison est allumé et testé en situation pour la première fois. En mes 40 ans d’existence, c’est la première fois qu’une telle machine se trouve à mon bord. Je suis un peu de la vieille école pour ces choses-là, vous devriez voir mon énorme table à cartes ! Les baleinos en font bon usage et ça, ça me fait plaisir ! J’écoute quand même les explications de Lison sur son fonctionnement au reste de l’équipage. Dès l’ordinateur allumé, je suis donc localisée par un GPS et visible sur l’écran. La machine est aussi équipée d’un AIS, qui nous permet de repérer les bateaux aux alentours qui émettent leur position. Apparemment, à part deux cargos beaucoup plus loin à l’ouest, je suis la seule à naviguer dans les parages. Sauf si, comme moi, il y’a d’autres navires qui préfèrent ne pas partager leur position. L’équipage trace un plan de navigation sur l’écran : je vais continuer sur ce bord de près vers le nord pendant plusieurs heures pour ensuite virer et tenter, toujours au près, sur un deuxième bord, de viser le nord de Tenerife. Encore une fois, je ne suis pas vraiment convaincue par ce plan de nav’ mais bon, que puis-je dire ou faire ? Si seulement je pouvais parler humain, il y’aurait certainement une co-capitaine de plus !

Arrivée au nord de La Palma, je touche enfin du vent ! Il est 20h, Lucas éteint le moteur, Katell et Omaé hissent la voile et déroulent mon grand génois au moment de passer la pointe nord-ouest de La Palma. Finalement, 20 minutes plus tard, iels ré-enroulent et prennent des ris. Comme souvent aux Canaries, le vent est nord-est et souffle à 15/20 nœuds. Les accélérations de vent autour des îles sont traîtres et me mettent mal à l’aise car elles peuvent rapidement monter à 30 noeuds. Les rafales tirent sur mon gréement et mes voiles et obligent mon équipage à réagir rapidement pour adapter la voilure. Aie, je sens mon nouvel étai qui banane. Il n’est pas assez tendu, il faudra que l’équipage pense à me le resserrer une fois arrivés à destination.

Maintenant, la nuit est tombée et la houle m’arrive en pleine proue, je pique du nez quelques fois, je cligne des six yeux pour évacuer l’eau salée. Katell et Quentin se prennent des paquets de mer aussi, ils sont sur mon avant pour installer mon étai largable, celui qui sert pour mes petites voiles d’avant. Ça leur prend plus de temps que prévu car la tension n’a pas été suffisamment reprise suite à l’installation de mon nouvel étai. À 21h30, mon petit génois est enfin envoyé et Katell et Quentin regagnent mon cockpit après une heure à être balancés et mouillés par les vagues. Ah ! Ça me va beaucoup mieux d’être toilée comme ça !

Je suis au près et je gîte un peu. L’équipage organise les quarts de nuit (comme d’habitude, je suis la seule à être hors quart) et je sens ceux et celles qui sont allé.e.s se reposer dans les cabines rouler sur mon flanc babord. Maintenant je ne vois plus que deux personnes dans le cockpit. La lune est sortie et éclaire notre plan d’eau. Sur mon tribord, j’aperçois un phare. J’entends Omaé l’identifier, c’est la Punta Cumplida. Je vais bon allant, je fais de mon mieux pour remonter au près car ce n’est pas mon fort. J’ai beau avoir une dérive qui me donne un tirant d’eau de 2m20, chargée comme je suis je dois bien faire 14 ou 15 tonnes … J’ai du mal à prendre de l’élan face à la houle. Si seulement les baleinos n’avaient pas tendance à remplir tous mes espaces vides, je perdrais peut-être un peu de poids ! Et je ne parle pas de ma grand-voile vieille de 40 ans ! Au près, elle ne parviens plus à être lisse et plate comme elle pouvait l’être dans ma jeunesse.

À 23h45, le phare de Punta Cumplida est dans le 120°, Omaé et Clara me font virer de bord. Les baleinos (et la vaisselle) roulent dans mon ventre et se retrouvent sur mon flanc tribord maintenant. Allez, j’essaie toujours de faire mon meilleur près. Mais je ne le sens pas, on va pas pouvoir passer cette pointe sur ce bord, je dérive trop. Les quarts s’enchaînent, les bords aussi. Les baleinos réalisent que la nav’ prendra plus de temps que prévu. « Bon, finalement, ça va nous rajouter une journée ». C’est plus ou moins dur à encaisser selon les gens mais le moral reste bon. Jusqu’au moment où Quentin découvre que de l’eau s’infiltre par un de mes hublots babord, et elle coule juste derrière mon tableau électrique ! Potentiel danger ! La réparation du joint de Lison et Lucas quelques jours avant le départ n’a pas fonctionné. Je sens les Baleinos penser à l’unisson « Encore du chantier en perspective… ». La fatigue pointer le bout de son nez.

Mardi 3 octobre - Jour 2 

À 9h du matin, je suis toujours au nord de La Palma et je n’ai toujours pas réussi à passer la dernière pointe. Les marins de quart sortent mon grand génois. J’aperçois Clara qui sort dans le cockpit. Elle est un peu blanche, je crois qu’elle vient de vomir dans une de mes cabines. À l’intérieur, ça dort, ça joue sur l’ordinateur de bord, ça cuisine. Les quarts s’enchaînent toujours, les bords aussi. Je sens les baleinos un peu chagrinés par mon près médiocre. Ça m’ennuie de les décevoir. Le plan de nav’ actualisé sur l’écran reporte une nouvelle fois l’arrivée au lendemain. Cette navigation à rallonge commence à tirer sur le moral et les corps de chair comme d’acier. On ne voit toujours pas l’île de Tenerife mais malgré cela, la nuit est belle et les étoiles sont toujours là dans le ciel.

La trace de la navigation

Mercredi 4 octobre - Jour 3

Il est 11h et je me sens bizarre, quelque chose cloche. Comme si quelque chose me chatouillait à l’avant sur le pont. Mauvais pressentiment. CLAC ! La goupille de mon étai largable a lâché, le voilà qui se balade ! J’entends Lison, seule à la barre dans le cockpit, qui crie « Le petit génois s’est déchiré ! ». Sans surprise, ma voile d’avant n’a pas tenu sans l’étai largable et s’est déchirée d’un bord à l’autre. Les baleinos sortent un à un, certains encore en caleçon, pour évaluer les dégâts. Le bec pélican qui permet de fixer l’étai largable au pont est encore à bord, ouf ! Quentin rentre dans mon ventre réparer l’assemblage tandis qu’Omaé et Lucas remballent ma voile estropiée. Mon foc 2 est installé sur l’étai largable refixé, cette voile n’est pas la plus adaptée aux conditions de vent mais je vais devoir faire avec.

Je passe ma journée à gîter d’un bord à l’autre, et les baleinos remuent mon estomac tel un début de mal de mer. Au bout d’un moment, j’aperçois les montagnes de Tenerife à travers le brouillard. Je m’approche, je m’approche, jusqu’au moment où on vire de nouveau et on s’écarte au large. Ça y est, je ne la voit plus. Ce petit jeu sournois du louvoyage va durer tout la nuit.

Jeudi 5 octobre - jour 4 

Au lever du soleil, Santa-Cruz est en vue, on met mes voiles en ciseaux. Je m’approche doucement et je découvre cette grande ville portuaire, entourée de ses petites montagnes arides.

Vers 10h, Quentin à la barre me fait passer les balises d’entrée de la marina Santa Cruz qui se trouve en plein milieu de la ville. On passe entre deux énormes plateformes de forage pétroliers amarrées sur les jetées. Elles m’impressionnent par leur taille. J’écoute les baleinos les commenter « Wouah, c’est vraiment énormes ces trucs ! Et ce qu’on voit là, les énormes trous, c’est pour faire passer les amarres ? Wouah, et l’ancre, vous avez vu ?! » « C’est sûrement le dernier port en Europe avant l’Afrique où ce genre de plateforme peut être parqué ». Nous voilà à l’entrée et la marina de Santa Cruz nous attribue un emplacement à la VHF. Je sens l’équipage qui se concentre. Les entrées au port font toujours monter un peu de stress. Je suis imposante et lourde de métal et toute manœuvre incontrôlée pourrait avoir des conséquences drastiques sur les autres bateaux neufs et plastiques des plaisanciers. Les employés du port nous montrent une place étroite entre un catway et un autre voilier flambant neuf. Oulah, il va falloir que je rentre mon gros ventre ! En plus, il y a un peu de vent qui me pousse au lieu de l’avoir de face… Quentin parvient tout de même à me glisser entre les deux obstacles. Je rebondis un peu sur les pare-bat’ et on m’amarre rapidement. Je ne casserai pas de bateau aujourd’hui ! Un des marineros du port demande « Quien es el capitan ? ». Les baleinos se regardent entre eux « euh... bon ben… ça sera qui aujourd’hui ? ». Après concertation rapide, Katell répond alors « soy yo ! ». Ça sera donc elle qui ira officialiser notre arrivée au port cette fois-ci, avec mes papiers d’identité et ceux de l’équipage. Maintenant, place au rangement et au repos !

La Baleine

  1. En espagnol dans le texte ↩︎