…
Quel drôle de goût…
ou de non goût…
Nous voilà hydraté.e.s à la bouteille plastique et à l’eau désalinisée. Nous rappelant l’étrangeté de vivre sur cette immensité iodée.
Et quelles folies croisons nous, du fin fond des campagnes portugaises aux côtes espagnoles, par les montagnes marocaines ou leurs villes portuaires tout comme sur les îles qui leur font face…
L’humain bâtit, le béton coule à flot,
tel un tsunami féroce à l’appétit sans limite…
Exportation de fruits d’un pays qui manque d’eau, stations balnéaires au milieu du désert…
La seule loi est celle des affaires !
Ah, quel doux bonheur,
de s’éloigner de cette folie et de s’abreuver d’embruns, de tout faire pour enfin ne faire rien, que d’être là, ballotté.es au milieu de l’immensité !
Au gré du roulis…
au rythme de la houle…
consciemment perdu.e.s dans cette couverture d’azur.
D’enfin se rendre petit pour pouvoir admirer …
L’estime fut bonne, un dernier bord de près nous dévoilera l’Isla Graciosa, se détachant d’une brume épaisse. Petite île au nord de Lanzarote, les deux se regardent, se répondant à grand coups de plis, coulées et striures aux couleurs noires, jaunes, rouges… rien ne pousse, juste le clapotis de l’eau toquant aux portes des volcans.
Bon mouillage, nous pouvons plonger pour voir l’ancre, eau transparente où nagent des poissons de toutes les couleurs, enfin l’aquarium tant attendu nous entoure !
Aquarium humain aussi, deux heures après nous, deux catamarans arrivent au moteur, débarquant des régiments de gras vacancier.e.s venu.es se faire chauffer la peau …
une nuit…
et vite, TAYOT !!!
Navigation en vue de partage de savoirs et écriture de protocoles ainsi que les chantiers sur le bateau seront les objectifs canariens.
Manœuvres de personnes à la mer, départ à la voile, topo moteur et initiation sextant entrecouperont les escapades terrestres, balades au milieu de déserts de lave offrant un temps « aussi émouvant que le cratère d’un volcan ».
Ainsi fut la virée sur Fuerteventura et Lanzarote, les deux îles est de l’archipel qui, malgré leur aridité, accueillent des complexes hôteliers et leurs lots de visiteurs. Oasis artificiels adulant la sainte consommation.
Car comme nous pourrons le constater, les îles Canaries sont un Eldorado touristique, en été pour un tourisme national venu de la péninsule et l’hiver, la « saison haute » ce seront plutôt des personnes venues d’Europe du nord.
Ce tourisme balnéaire représente 80 % du PIB des îles. Ce sont près de 15 millions de personnes qui débarquent chaque année, soit plus de 41 000 par jour en moyenne.
Les galeries marchandes s’enchaînent, les plages bondées et les selfies de tous côtés.
Et c’est un sacré contraste que nous offre le quotidien de Tenerife « El dia » du 10 octobre 2023. à deux pages près, alors qu’un article relate que certains hôtels ne sont pleins qu’à 50 % et espèrent une bonne saison d’hiver, un autre détaille le gros titre, bataillant avec les chiffres pour savoir si un nouveau record migratoire aura lieu cette année car les derniers jours viennent d’enregistrer une moyenne quotidienne de 500 personnes débarquant des côtes africaines.
Des vols seront donc organisés pour rapatrier celles et ceux qui ne peuvent avoir droit à l’asile, d’autres vers la péninsule pour les mineurs et les plus « chanceux ».
Ce désespoir nous rappellera la situation géographique de cette enclave européenne, collée aux côtes africaines. Peu étonnants, ces voyages attirés par les milles lumières des villes fonctionnant au pétrole et narguant les pays qui le fournisse.
Mais nous ne croiserons pas ces embarcations sur-bondées, ni beaucoup d’autres navires, étant dans la saison creuse des traversées. Aussi, après 10 jours de chantiers intensifs à Las Palmas de Gran Canaria et bien écoeuré.es par ce temple consumériste, nous voguons vers La Gomera, que l’on nous conseille pour sa belle nature et l’ambiance plus « hippie ». Et c’est vrai … on s’y est bien trouvé.es.
Plus petite, trop petite pour des installations de grands complexes et les magasins allant avec. Vrai repère de tourisme allemand, cette île est plus tranquille, accueillante et puis il y a des arbres !
Ici règne la laure sylva, biotope complexe principalement composé de 5 espèces d’arbres dont 3 lauriers différents. Anciennement recouvrant tout le pourtour méditerranéen, cette végétation se serait resserrée dans les latitudes dont les Canaries font partie, et ce à partir du Pléistocène, soit il y a très très longtemps.
Et c’est là, dans ces forêts aux nombreuses mousses, aux bruyères de 10 mètres de haut que le vortex commença…
Découvrant le rythme Canarien, balancé.es entre les rencontres et la candeur des jours, nous restâmes un mois sur cette île … et un autre sur sa sœur La Palma, aux paysages époustouflants, marqués par les feux de forêts récurrents et par la dernière éruption volcanique, il y a deux ans, qui engloutira tout un flan de montagnes avec ses bananeraies et habitations. Nous y rencontrerons des musiciens qui nous motiverons à monter un « set » de rue et parcourrons l’île grâce aux braves « guaguas », bus insulaires ayant gardé leur appellation de leur provenance, Cuba.
Nous finirons l’épisode canarien par un arrêt à Tenerife pour finaliser les quelques chantiers, et jouer de la musique aux terrasses pour le bien de la caisse de bord.
Côté Baleine le bilan est positif : nous avons une barre à roue, un nouvel étai, des fuites étanchéifiées !
Mais voilà que le dépassement du programme initial tiraille les troupes… il va être temps de mettre les voiles pour une longue navigation …
Direction Sénégal !!!
Ce texte fut finalisé quelques jours avant de partir, mais je me dois de rajouter les derniers évènements survenus. Aussi l’étape finale fut de visiter la dernière île de l’archipel, El Hierro, et suivant les conseils d’amies, nous nous sommes rendu à la Restinga. Petit port sur la côte sud, nous arrivons de nuit mais nous ne sommes pas seul.e.s… des « cayucos », les bateaux de pêche sénégalais, venaient d’entrer au port, toute l’équipe portuaire, l’armée qui s’occupe d’aller chercher les bateaux au large et la Croix Rouge s’occupaient d’une centaine de réfugié.e.s, les vêtements sont jetés, ils et elles sont habillé.e.s de capes de survie rouges et mis en rangs …
Et nous, sur notre yacht, entrant pour se préparer à aller d’où ils et elles venaient. Malaise, tristesse, impuissance … rage aussi rouge que leurs capes.
On nous dit qu’il n’y a pas de place pour nous, nous faisons demi-tour et allons mouiller plus loin. nous sommes ensuite remonté.e.s au près à l’autre port de cette petite île, pour finir de se préparer, chantiers, approvisionnements, discussions.
Mais cette vision me hante; traverse-t-ielles vraiment sur ces grandes barques, avec seulement des moteurs hors bords ? Combien sont-ielles à bord ? Combien de temps ça prend ? Comment est-ce organisé ? Et puis, quelle merde que des gens risquent leurs vies plusieurs jours en mer, entassé.e.s au milieu des vagues pour ensuite se retrouver trimballé.e.s par des autorités dont ielles ne comprennent pas la langue, en espérant ne pas être renvoyé.e.s au pays !
JE HAIS LES FRONTIÈRES !!! Et tous ces gouvernements horribles qui maintiennent tant de pauvreté pour leurs profits !
Et qu’est ce que je fais moi d’aller là-bas, pourquoi ? ça y est, les doutes m’habitent encore plus, ébranlé par ces fatalités, que vais-je faire en montrant ma face de « toubab » sur mon bateau de plaisance ???
Et en même temps, encore plus envie de voir, savoir ce qu’ils et elles vivent et comment est le pays qu’ils et elles quittent.
Et puis nous partons, réglages du compas en pleine houle, allez, il n’est pas trop mal, route plein sud pour 6 ou 7 jours, la folie !
Et voilà qu’au jour 2, alors que je sort demander à Katell qui barrait s’il n’y avait toujours rien à l’horizon, nous voyons un petit drapeau au loin, sur une barque en fait, au début nous voyons quasiment personne, et puis ensuite nous voyons tout ce monde, le cayuco est plein, il y a bien 90 personnes à bord. Il se dirige vers nous, nous aussi, mais on nous a prévenu qu’il fallait mieux éviter, que le danger était qu’il y ait un mouvement de personnes dans le cayuco, comme pour vouloir rejoindre notre bateau, ou des mouvements qui pourraient déséquilibrer le cayuco, tellement plein que des personnes pourraient tomber… Bref nous nous croisons, eux ralentissent, certains nous font des signes, nous aussi, nous gueulons ce qu’on peut , du soutien et leur dire qu’ils et elles sont tout près, plus qu’un jour à tenir !!! Mais nous sommes loin et cela va vite, je ne suis pas sûr qu’ils et elles aient entendu … Nous n’avons pas fait demi-tour, nous n’étions pas vraiment raccord sur quoi faire, en fait il n’y avait rien à faire, mais juste leur dire qu’ils et elles allaient y arriver !
Une grande honte s’est emparé de moi, ne pas avoir su réagir plus vite pour stopper le bateau et sortir le mégaphone pour leur gueuler plein de trucs. Mais voilà une chose est sûre, c’est bien sur ces barques qu’ils et elles traversent, et vraiment en surnombre, ce qui en réalité est le facteur amenant le plus de danger.
Nous arriveront 7 jours après notre départ, mis à part cette rencontre qui laisse un goût amer, la navigation s’est bien passée, nous aurons croisé des tortues, des baleines , des dauphins, des oiseaux, pêché des dorades et une bonite, enfin le pied, loin de tout sauf des étoiles. Les premiers points sextant satisfaisant ont été fait !
Omaé